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3 AVRIL 1986 – 3 AVRIL 2026: Quarante ans après la grande marche, où en est le féminisme haïtien ?

 3 AVRIL 1986 – 3 AVRIL 2026: Quarante ans après la grande marche, où en est le féminisme haïtien ?
des milliers de femmes haïtiennes descendent dans les rues pour revendiquer leurs droits et leur place dans la reconstruction démocratique du pays.

Port-au-Prince, le 3 avril 2026 : Témoignage de positionnement de REFKAD – Rezo Fanm Kapab d Ayiti

Le mouvement féministe haïtien a imposé des conquêtes constitutionnelles, juridiques et normatives. Le Ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes est le fruit direct de ces luttes. Pourtant, quarante ans après la grande marche, les femmes haïtiennes restent largement exclues du pouvoir, exposées à des violences croissantes et privées des protections que l’État est tenu de garantir.

Ce paradoxe repose sur trois mécanismes qui s’alimentent mutuellement : une société structurellement patriarcale, l’absence d’engagement réel de certaines actrices politiques, et le désengagement de l’État, qui contraint le mouvement à dépendre de financements extérieurs, fragilisant ainsi sa souveraineté politique et sa transmission générationnelle, brutalement interrompue par le séisme de 2010.

Le 3 avril 1986, deux mois après la chute de Jean-Claude Duvalier, plus de 30 000 femmes ont investi les rues de Port-au-Prince et des villes de province. Trois revendications principales portaient leur marche : « Fòk kat la rebat », « Nou vle travay men nou pa bezwen randevou » et l’exigence d’une participation pleine à la reconstruction démocratique du pays.

En 1996, cette date est officiellement reconnue comme la Journée nationale du mouvement des femmes haïtiennes. Un mouvement dont les racines remontent à 1934, avec la création de la Ligue féminine d’action sociale par Madeleine Sylvain-Bouchereau, Alice Garoute et Alice Mathon.

Hommage aux pionnières et aux résistantes

Elles ont ouvert la voie. Elles ont payé de leur liberté et parfois de leur vie le droit de parler, d’organiser et d’exiger.

Le séisme du 12 janvier 2010 a arraché au mouvement trois figures majeures : Myriam Merlet, Magalie Marcelin et Anne Marie Coriolan. Leur mémoire demeure une responsabilité collective.

Hommage également aux figures encore debout : Clorinde Zéphir, Gessy Hewald Benoît, Carole Jacob Pierre Paul, Danièle Magloire et Marie Laurence Jocelyn Lassègue. Leur engagement reste une force vive.

Des avancées réelles, une égalité inachevée

Depuis 1986, le mouvement a arraché des victoires importantes : droit de vote, Constitution de 1987 consacrant l’égalité, quota de 30 % inscrit en 2011, criminalisation du viol en 2005, ratification de conventions internationales majeures.

Mais leur non-application traduit un manque de volonté politique.

Une société profondément inégalitaire

Les femmes représentent une majorité silencieuse : plus de 50 % de la population, mais avec des revenus inférieurs, une charge de travail plus lourde et un accès limité aux ressources.

La matrifocalité haïtienne s’est construite dans la précarité, non dans l’égalité.

Une violence systémique

Le viol, la séquestration et la destruction des moyens économiques sont utilisés comme armes. Les femmes paient le prix fort de l’insécurité.

La féminisation de la pauvreté s’accentue, dans un silence institutionnel alarmant.

Un État défaillant

Depuis 2020, l’absence de Parlement affaiblit la démocratie. Le Ministère à la Condition féminine, pourtant symbole des luttes, reste marginalisé, sous-financé et politisé.

Ce n’est pas le mouvement qui a failli. C’est l’État.

Un mouvement fragmenté

La diversité des organisations traduit une vitalité, mais aussi une fragmentation. Entre agendas divergents, dépendance aux bailleurs et manque de coordination, le mouvement peine à peser collectivement.

Une troisième génération en construction

Depuis 2010, une nouvelle génération émerge. Plus stratégique, plus connectée, elle articule les enjeux de genre avec ceux du développement, de la gouvernance et des droits humains.

Mais elle manque encore de mémoire structurée et de continuité.

Les contributions de REFKAD

REFKAD agit dans cinq départements et accompagne les survivantes de violences, plaide pour des réformes, développe des programmes éducatifs et mobilise les communautés.

Son action repose sur une conviction : la protection des femmes est une responsabilité collective.

Ce que nous exigeons

Trois priorités s’imposent à l’État :
• appliquer les lois existantes et renforcer la justice de genre ;
• garantir l’accès aux droits fondamentaux ;
• financer durablement les organisations féministes.

Au mouvement, un impératif : s’unir.

REFKAD appelle à la tenue des États généraux du mouvement des femmes haïtiennes pour construire une stratégie commune sur 15 ans.

Conclusion

Le 3 avril n’est pas une simple commémoration. C’est une exigence.

L’enjeu n’est plus de reconnaître les droits des femmes, mais de les rendre effectifs.

Se coordonner, se financer et documenter : telles sont les urgences.

Aux jeunes femmes haïtiennes : ce combat n’est pas terminé.

« Yon fanm ki kanpe se yon pèp ki vanse. »

 

TINA Nadine ANILUS

Linguiste • Communicatrice sociale • Entrepreneuse • Féministe • Femme politique

Fondatrice et Coordonnatrice générale — REFKAD

www.refkadhaiti.org

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